Studio
C’est assez fun ce truc de faire de la musique, parce qu’à chaque album t’es persuadé que c’est le bon, celui qui te ressemble, celui qui réunit enfin toutes les photos de toi, rassemble tes trippes, tes histoires, tes couilles, tes chances et tes malchances pour enfin faire ce putain de disque dont tu te crois capable depuis toujours. En gros et à dire vrai, pendant toute la période de studio, tu te prends un peu pour dieu.
En partie parce qu’en studio, t’écoutes super fort sur un super sound-system et que t‘es super déchiré à longueur de journées.
Après 11h du mat, t’es tellement persuadé que t’as un angle, un putain d’angle différent des quatre cent autres dieux vivants entassés dans les studios parisiens à la même heure, le même jour, qui ont pourtant le même angle que toi à quelques bagages près, le même matériel et la même envie de bouffer le cul du monde.
Et il se passe un truc super gênant ensuite, quand tu sors du studio.
Au lieu d’écouter les chansons 670 fois, tu les écoutes une seule fois. Pire, tu les fais écouter une seule fois à des gens qui n’en n’ont pas grand chose à foutre, que le son est moins puissant, que l’écoute est moins concentrée et que le million de nuances que tu imaginais mettre dans chaque mot, dans chaque coup de caisse claire, qu’il t’a fallu une demi journée pour calibrer, est en fait absolument dérisoire.
Et, plus que tout, que personne ne t’attends, contrairement à ce dont tu étais tellement persuadé.
S’en suivent les mois de pré-sortie, où là carrément tu regrettes tout un tas de choix de production, de textes, d’esthétique, parce que tu te retrouves à un concert trop cool et que c’était ça en fait, que t’aurais voulu faire et que tu te rends compte que t’as produit le son d’avant-hier au lieu de faire, comme il était convenu, celui d’après-demain.
Puis ça passe, tu sors ton disque, tout le monde s’en branle un peu à part ta mère qui te trouverait de toute manière génial, que tu fasses du zouk acoustique ou du néo-métal urbain, mais tu pars quand même sur les routes, où tu es encore un bout de dieu le temps de quelques concerts et d’une paire d’étudiantes en art-pla avides d’expériences.
Et tu rentres chez toi. T’as oublié que tu t’étais plus ou moins trompé sur ton disque, tu reprends le cours de la vie en ne te détestant plus que modérément.
Jusqu’au prochain disque.
Aujourd’hui, pour moi.
Sachant tout ceci, après quelques années d’expérience, en ce premier jour de studio pour ce nouvel album, j’ai décidé de ne me prendre ni pour dieu ni pour personne d’autre que moi-même.
Et me suis promis de faire de ce disque un truc dont je serais fier, quoiqu’il se passe.
Et ….
Ben je me rends compte que je n’ai même pas fini ce billet que je me débats exactement avec la même donne que sur mon précédent album.
Il est onze heure, on écoute le son comme des bourrins, on est éclatés et on est persuadé qu’on est en train de faire un truc de malade.
On est vraiment débiles !
Arf. Si ça se trouve, cette fois c’est vrai.
Puis même si on se trompe encore un peu, dire de l’amour sur du gros son, y’a pire comme façon d’occuper ses journées, hein.